Eh oui, il faut s'y faire, le jazz français regorge maintenant d'impeccables musiciens. Tous instrumentistes sans peur, tous compositeurs sans reproche. Jean-Philippe Yiret est le maître d'oeuvre de ce très impressionnant "Considérations". Patiemment, intelligemment, il attendait son heure tout en faisant son miel d'expériences jazzistiques aussi nombreuses que variées, allant du trio de Stéphane Grappelli aux Primitifs du Futur en passant par l'accompagnement d'Emmanuel Bex ou de Lee Konitz. II s'était forgé une réputation de contrebassiste inspiré au jeu sans faille; jugeant que l'heure était venue, Jean-Philippe Yiret se découvre maintenant le démiurge et l'archiIecte d'un univers musical personnel fort original. Pour mieux le décrire, il s'est entouré d'Edouard Ferlet, remarquable pianiste, auteur de lode 131, Microwave, Zazimut et d'Antoine Banville, signataire de Balad, qui fournit à la batterfe le soutien (ou la contradiction) qu'il faut quand il faut. Après Madame Loire, La fable du thon et Une vie simple, on n'a qu'une envie : suivre plus avant le trio Viret-Ferlet-Banville. Ils doivent bien dissimuler encore quelques atouts dans leurs manches.

Alain Tercinet


Patiem
ment, intelligemment,
Jean-Philippe Viret a su
attendre son heure.
À quarante et un ans, cet impeccable contrebassiste
"tout terrain"accompagnateur
inspiré d'Emmanuel Bex,
Stéphane Grappelli et Richard Galliano,compagnon d'aventures
de Paris Musette et des
Primitifs du futur, se décide
enfin à se mettre en avant.

Au commencement, il y a Bex. D'abord rencontré dès l'âge de trois ans dans l'école maternelle à Caen, puis retrouvé à dix-sept ans pour prendre de cours de piano, Emmanuel Bex fut pour Jean-Philippe celui par qui le jazz arriva par hasard, par effraction dans sa vie. En 1976, à cet âge tendre, le futur amant de l'Hammond était déjà dans sa ville un jazzman reconnu qui tournait avec Michel Dubourg (contrebasse), Michel Douville (batterie) et Denis Vokuere(guitare). "Emmanuel, se souvient Jean-Phitippe Viret, n'était pas trop pédagogue à cette époque. L'important c'est qu'il fut tout de suite mon copain. Un accident de moto et une semaine d'hosto ensemble eurent vite fait vite de resserrer définitivement nos liens d'amitié." Quand Bex, à l'invitation de son père, accepte en 1977 le poste d'accompagnateur au conservatoire de Bordeaux, Jean-Philippe Viret, qui vient d'abandonner le logis familial, décide sans hésiter de suivre son "pote" en Gironde. "Mets- toi à la contrebasse, me conseille Bex qui, pour m'encourager, m'affirme : "je suis sûr que dans trois mois tu joueras mieux que Michel Dubourg" qui était à l'époque "la" référence caennaise en matière de contrebasse. Cela a tout de suite fait tilt dans ma tête. Mais j'ai bien sûr vite déchanté et compris tout le travail qui m'attendait." Du coup, Jean-Philippe s'inscrit au conservatoire dans la classe de Jean-Paul Macé, frère de Philippe, qui lui conseille d'aller voir l'arrière petit-fils d'un luthier bordelais nommé Guillot. "Je lui ai acheté une contrebasse au prix exorbitant pour moi à l'époque de... huit cents francs. C'est avec ce même instrument que j'ai tourné pendant huit ans avec Stéphane Grappelli." Coup de chance ! Avec le trio Bex, il gagne en 1979 lors du concours Sigma un prix superbe offert par Alain Guerrini : une année de scolarité au Cim, l'école de jazz parisienne. Pendant un an, Viret y suivra avec assiduité les cours de Patrice Caratini avant de parfaire pendant trois ans ses connaissances au conservatoire de Versailles pour recevoir l'enseignement éclairé de Jacques Cazauran, professeur classique très ouvert qui initia aux secrets de l'instrument moult contrebassistes de jazz comme Jean-François Jenny-Clark et Henri Texier. Pendant ces années d'apprentissage, pour gagner sa vie, Jean-Philippe joue tous les soirs dans un cabaret de Montmartre, le Tire-bouchon. II y cotoie Zool Fleischer, Richard Portier, Dominique Lemerle et y apprend "sur le tas" son métier d'accompagnateur. En 1981, il participe à la création de l'Orchestre de contrebasses, ensemble drôle et grave imaginé par Christian Gentet. "C'est pour moi une histoire importante qui continue aujourd'hui et m'a permis de développer mon goût de I'écriture et provoquer l'envie de continuer dans cette voie." Pendant toute une décennie, Viret jouera au sideman idéal, faisant son miel de ses rencontres variées et fructueuses avec, par exemple Marc Ducret, Simon Goubert ou Lee Konitz. A leurs côtés, il y devient un contrebassiste efficacement "tout terrain". "Sans être le meilleur dans un domaine particulier le tempo, l'improvisation comme la justesse avoue-t-il aujourd'hui, je pense avoir une palette assez large et libre." Fin 1989, tout bascule dans sa vie. Stéphane Grappelli lui demande de remplacer Jack Sewing dans son trio. Jean-Philippe, jusqu'à l'ultime concert de notre "Chagall du jazz" en Nouvelle-Zélande, restera pendant huit années, son fidèle accompagnateur. "Stéphane était un personnage extraordinaire dont l'humour détonant, la curiosité permanente, l'intelligence musicale et humaine furent pour moi une école du jazz mais surtout de la vie. " La maturité est une longue patience. Et "le temps qu'il faut à un homme pour accoucher de lui-même", comme dit Cioran, n'est pas toujours celui qu'on croit. Ce n'est que la quarantaine atteinte que Viret consent enfin à devenir ce qu'il est aujourd'hui : un leader naturel, un compositeur amoureux des formes intensément harmoniques et des rythmes savamment impairs, un musicien accompli et complet. Avec la complicité d'Edouard Ferlet (piano) et Antoine Banville (batterie), il ose désormais montrer sa vraie personnalité et monter "un trio de contre-bassiste". "Comme j'ai commencé la musique relativement tard, j'ai été pressé de rattraper le temps perdu. J'ai eu à régler d'abord le problème instrumental, ensuite musical, aujourd'hui artistique." Conclusion : "je peux enfin m'affirmer musicien ".

Pascal Anquetil